Les Noirs et les Rouges, d'Alberto Garlini

Publié le par Yan

« Paix. Paix pour toujours. Au prix de l’infamie. Au prix de la trahison. Il voulait mourir. Il sentit la mer se plisser. Il entendit les bruits étranges et étouffés que font les hommes en jouant dans les vagues. Marco, Moreno, Mariuccia et Gianni les rejoignirent, heureux et ivres, comme de jeunes imbéciles. Prêts à faire face aux conséquences de la mission historique, trop grande pour eux, qu’ils avaient embrassée. »

Originaire d’Udine, dans le Frioul, Stefano Guerra est un jeune fasciste déterminé à participer au retour de la « République sociale ». Impliqué dans les affrontements de Valle Giulia, en mars 1968, qui voient les étudiants s’opposer à la police mais aussi entre eux, fascistes d’un côté, gauchistes de l’autre, Stefano se distingue par sa violence. Lors de ces événements il tue accidentellement un étudiant de gauche occupant la faculté de Lettres. C’est là que commence sous l’aspect trompeur d’une ascension la chute de Stefano Guerra.

Orphelin d’un père frayant avec les fascistes du M.S.I. mais qui a raté tout ce qu’il a entrepris, Stefano a grandi avec le poids de l’humiliation du suicide pathétique de ce père qui semble avoir tout raté. Pris sous son aile par Rocco, ancien de la Decima Mas, Stefano devient très tôt un « soldat politique ». La rencontre avec Franco Revel, membre actif du M.S.I. avant de fonder un groupe plus radical, lors des combats de Valle Giulia, offre à Stefano une autre figure de père de substitution et l’impression d’embrasser une cause qui semble pouvoir enfin réussir. En effet, les fascistes italiens, inspirés par la mise en place en 1967 de la dictature des colonels en Grèce, s'engagent dans la stratégie de la tension. Il s’agit de lancer des attentats et en faire accuser les groupuscules gauchistes afin d’obliger le gouvernement à déclencher un état d’urgence qui permettra aux fascistes de se poser comme la seule alternative politique à même de protéger l’Italie.

Le problème de Stefano, c’est que pris dans le marigot fasciste, cet « Archipel » aux multiples îles indépendantes et interconnectées parmi lesquelles il aimerait mener son propre îlot à Udine, il devient un pion parmi d’autres. Soldat ambitieux dont le fanatisme tire ses racines de l’humiliation paternelle et d’un profond désir de mort, Stefano n’est pas le génie tactique qu’il croît être. Au-dessus de lui, bien au-dessus, la Démocratie chrétienne croit manipuler les fascistes qui croient manipuler la Démocratie chrétienne, tandis que des alliances secrètes se nouent avec le réseau Gladio, avec des anciens nazis, avec les régimes espagnol et sud-américains.

Pieds nickelés du fascisme, Stefano et ses compagnons se posent finalement peu de questions. Et quand le moment viendra vraiment de s’en poser, il sera trop tard. Il ne s’agira plus de faire sauter une borne frontière ou un pétard mouillé dans un train, mais de tuer des innocents.

Et puis il y a la sœur de Mauro, l’étudiant qu’il a tué, Antonella, dont Stefano tombe éperdument amoureux. Cette histoire – parfois il est vrai un peu forcée par Garlini – vient encore donner de l’épaisseur au personnage de Stefano, vient y ajouter des contradictions et obliger le personnage à se mouvoir entre deux mondes, lui qui tangue déjà entre celui des morts et des vivants… Car c’est très clair, Stefano n’est jamais qu’un mort en devenir.

Il faut saluer la façon dont Alberto Garlini réussit à se saisir du personnage de Stefano et à entrer dans la tête d’un fasciste. Sans excuser ni accuser, l’auteur tente de comprendre non seulement son personnage mais aussi, en creux, la manière dont l’Italie entre dans ses années de plomb. Il essaie de démonter les rouages de cette stratégie de la tension mais montre aussi et surtout comment est imprévisible et fragile la mécanique humaine à la base. Il n’y a pas de bon petit soldat parmi les fascistes de Garlini. Quelques abrutis, oui, des hommes fascinés par la violence, par le pouvoir – pour y accéder ou pour le conserver –, des hommes désespérés aussi et qui veulent moins détruire le monde que se détruire eux-mêmes. Tout cela, Garlini le dit au travers d’un roman intense et lyrique mais sans complaisance d’une rare intensité.

Alberto Garlini, Les Noirs et les Rouges (La Legge dell’ Odio, 2012), Gallimard, Du monde entier, 2014. 678 p. Rééd. Folio Policier, 2017. Traduit par Vincent Raynaud.

Publié dans Noir italien

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