Le passager d’Istanbul, de Joseph Kanon

Publié le par Yan

Istanbul, hiver 1945. Une guerre est en train de s’achever et une autre est en train de commencer. Dans la métropole turque se croisent agents américains et soviétiques, allemands, et juifs du Mossad organisant le passage en Palestine de rescapés des camps et des pogroms malgré la surveillance britannique.

Leon, marié à une juive allemande organisant l’Aliyah Bet, travaille pour une firme de l’industrie du tabac rend occasionnellement service aux espions du consulat américain.  C’est dans ce cadre qu’il est chargé, un soir, d’aller récupérer clandestinement un mystérieux passager. Pris dans une embuscade, il réussit malgré tout à s’échapper avec l’homme en question, Jianu, avant de s’apercevoir qu’il s’agit d’un roumain ayant participé, aux côtés des nazis, au massacre des juifs de son pays. Or, Jianu est susceptible de donner d’importants renseignements sur les Soviétiques aux Américains. Leon se trouve alors doublement coincé : doit-il aider Jianu à s’en tirer, ou pas ? Et peut-il encore faire confiance à ses amis américains ?

Le passager d’Istanbul est un roman dense. Dense l’histoire d’espionnage mettant en jeu une multitude de factions et autant de combinaisons et de trahisons possibles, des services secrets turcs aux Américains, Soviétiques et Allemands encore sur place. Dense l’histoire personnelle de Leon, l’espion contractuel dépassé par les événements, attaché à sa femme catatonique depuis le naufrage d’un bateau qu’elle avait aidé à affréter pour la Palestine, et qui va tomber sous le charme d’une autre, compliquant d’autant plus l’opération qu’il se trouve obligé de mener seul. Dense enfin ce contexte géo-historique qui laisse autant la place aux soubresauts géopolitiques qu’à la description détaillée de l’Istanbul de l’époque.

Pas dénué de quelques longueurs – en particulier une interminable soirée avec le gratin stambouliote et diplomatique – le roman de Joseph Kanon ne manque toutefois pas d’atouts. D’abord, on l’a dit, cette formidable reconstitution de la ville et de son atmosphère. Ensuite la complexité de l’intrigue à tiroirs qui nécessite de la part du lecteur une attention certaine, ce qui signifie – et c’est assez remarquable pour le signaler – que Kanon compte sur l’intelligence dudit lecteur. Savamment construite, l’histoire de Leon et de l’encombrant passager qui a embarqué dans sa vie, laisse autant place aux dialogues ciselés sur les différents enjeux qui s’opposent sur l’échiquier diplomatique, qu’aux scènes d’actions et aux rebondissements, sans négliger un arrière-fond de mélo qui a l’intelligence de ne pas sombrer dans la guimauve, bien que flirtant parfois avec la limite.

Kanon a pu être comparé à John Le Carré, et l’on pense nécessairement au maître du roman d’espionnage quand on lit Le passager d’Istanbul… mais quel roman d’espionnage n’incite pas à la comparaison avec l’étalon que représente Le Carré ? Et si en fait Joseph Kanon était juste un très bon romancier du genre, avec sa propre patte ?

Joseph Kanon, Le passager d’Istanbul (Istanbul Passage, 2012), Seuil Policiers, 2014. Rééd. Points Policier, 2016. Traduit par Lazare Bitoun. 516 p.

Publié dans Espionnage

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Sandrine 10/02/2016 15:15

Intéressant : l'histoire très mouvementée de l'immédiat après guerre m'intéresse, même si je crains un peu de m'embrouiller dans les services et contre services secrets de tout pays...
Et puis rien à voir, mais j'aime l'adjectif "stambouliote", il a des sonorités qui me plaisent :-)

Yan 10/02/2016 15:17

C'est moins les factions, que les stratégies mises en place qu'il faut arriver à bien saisir, mais c'est franchement intéressant.
Et oui, "stambouliote", ça fait voyager.