Dark Secrets, d’Alexandre Schoedler (Part. 2)

Publié le par Yan

Keyser Söze… quand vous avez vu Usual Suspects, en 1995, vous vous êtes dit que Christopher McQuarrie, le scénariste, avait vraiment cherché le nom le plus couillon du cinéma pour son méchant. Vous n’étiez pas seul. Alexandre Schoedler a donc décidé de jouer l’alliance subtile du sérieux (on est tout de même dans un thriller), et de l’original. Son méchant à lui, le truand indomptable et mystérieux, s’appelle donc Dias Bolic. Non. Vous ne rêvez pas.

Dias Bolic, on peut s’en douter, c’est un type qui fout les miquettes. Presqu’autant que Keyser Söze en fait, mais avec un nom beaucoup plus effrayant. Il est d’ailleurs amusant de comparer la scène de la révélation de l’implication de Dias Bolic dans la sombre affaire dont s’occupent les enquêteurs dans Dark Secrets et celle de Usual Suspects.

Dark Secrets :

« —Oui… oui, il commence à marmonner des bribes, je te rappelle…

Non. Attends ! Il se réveille !!

—Zenovo Mosta !

—Attends, il parle, je ne comprends rien, envoie-moi un mec qui parle le croate !!

—« DIAS BOLIC ! »

—« DIAS BOLIC !! »

—« DIAS BOLIC !!! »

—OH merde ! Appelle John Strayton à la justice ! On a un problème ! lança Franck, le visage blême d’effroi. »

Usual Suspects : https://www.youtube.com/watch?v=x_-bRfH8hwsvidéo

Incontestablement, la scène écrite par Alexandre Schoedler est bien plus forte. D’après certains chercheurs spécialisés en stylistique, cela tient en grande partie à ce que l’on appelle « l’utilisation pyramidale de la ponctuation exclamative » – cette manière qu’à l’auteur de faire une montée puis une descente dans l’usage des points d’exclamation sous la forme « ! - !! - ! » – suivie sans transition d’une « montée exclamative paroxystique » sous la forme « ! - !! - !!! » qui, sans préjudice de la poésie inhérente au rythme particulier de l’écriture schoedlerienne, charge la scène d’une tension proprement insoutenable. Et l’on ne peut que regretter que Bryan Singer et Christopher McQuarrie se soient abaissés en 1995 à tenter de plagier d’une manière aussi évidente l’œuvre en gestation dans l’esprit lumineux de l’écrivain niçois.   

Là, les plus concentrés d’entre vous (il y en a) me disent donc : « C’est bien gentil tout ça, mais on en est à la deuxième chronique sur le bouquin et vous ne nous avez toujours pas dit de quoi ça parle ». Tout d’abord, je vous remercie d’avoir lu aussi la chronique précédente et tenu compte par la même occasion du fait que je préfère que l’on se vouvoie. Ensuite, pour le résumé, c’est très simple, il est là : https://fr.wikipedia.org/wiki/Usual_Suspects#R.C3.A9sum.C3.A9

Je sais par ailleurs que les fidèles d’Alexandre Schoedler attendent avant tout de savoir si l’écriture, la ponctuation, le sens de la métaphore et de la comparaison sont aussi parfaitement agencés et acérés dans Dark Secrets que dans Codex Déus.

Au début, c’est pas gagné. Mais après quelques pages d’échauffement…

Il y a d’abord, il faut le signaler, un net progrès en ce qui concerne la ponctuation. On a parlé plus haut de l’usage remarquable que fait Alexandre Schoedler des points d’exclamation ; on remarquera aussi la disparition des […] remplacés ici parfois par les trop souvent délaissés points-virgules et deux points :

« Un briquet Zippo est jeté. Il fend l’air, impactant sur la flaque : des flammes surgissent ; en une fraction de seconde, la traînée s’embrase : les pupilles des yeux grands ouverts d’effroi du mort gisant à coté miroitent le halo des flammes infernales surgissantes. »

Je l’avoue bien volontiers, j’ai choisi là une phrase qui regroupe un peu tout ce qui fait le sel de la plume de l’Ellroy de la Baie des Anges : ponctuation ; syntaxe personnalisée […] et néologismes.

On trouvera ainsi, tout au long du roman tous les marqueurs de l’écriture schoedlerienne :

La note de bas de page dans la page et sans appel de note :

« Après un bref assaut et des explosions de grenades CS (*gaz lacrymogène +paralysant) ».

L’abréviation :

« Le divisionnaire avait le visage fermé lorsqu’il découvrit que leur homme avait quitté les lieux subrepticement, en laissant juste sur un morceau de papier un numéro de tél. à moitié abouti… ».

Les textes en VO :

« —C’est la description d’un Fantôme que vous nous faites là, Mr le Divisionnaire Bérenger.

Si, una mysterioso, questa. Un inspecteur de la brigade de répression du banditisme de Rome prit la parole […] »

La concordance des temps :

« Après qu’ils eurent terminé les Antipasti, il lui demande :

"au fait, que faites-vous ce week-end ? Quelque chose de prévu ?" »

Et, last but not least les scènes d’érotisme trouble avec erreurs de conjugaison et partenaires contorsionnistes :

« Dans une étreinte effrénée, ils ouvrèrent mutuellement leur pantalon pour se donner du plaisir à deux, il lui murmura à l’oreille, tu m’achèves là… Tu m’asservis…Aaaah.

Elle se baissa pour prendre son membre dans sa bouche.

Ainsi que lui ses seins l’un après l’autre, puis elle lui avala son gland goulûment en le massant avec la langue. »

D’aucuns peineront à passer la première page. D’autres liront avec un plaisir non dissimulé cette longue dissertation ponctuée de perles hilarantes d’un élève de troisième travaillé par la puberté. Car une fois qu’Alexandre Schoedler accepte de s’éloigner un peu du scénario de Usual Suspects pour ajouter des yakusas, des flics de Scotland Yard et des monégasques, on touche le sublime, la quintessence de cet écrivain que le monde de la littérature – par jalousie, par mépris de ceux qui réussissent sans forcer tout ce qu’ils entreprennent – boude encore.

Oubliez la rentrée littéraire. Dark Secrets est enfin là.  

Alexandre Schoedler, Dark Secrets, Sudarènes, 2015, plus de 200 pages de bonheur.

Du même artiste sur ce blog : Codex Déus ; Dark Secrets (Part.1).

Publié dans Noir français

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Pat 20/01/2016 20:02

Ok, c'est amusant mais j'éprouve une certaine empathie pour cette personne à laquelle il est un peu trop facile de s'en prendre.
J'ai suivi le lien Facebook publié sur ce blog que j'apprécie par ailleurs et j'ai constaté un phénomène de meute assez déplaisant !
Cordialement.

Françoise 17/09/2015 12:15

Ah merci Yan pour ces chroniques ! Elles sont souveraines contre la déprime, ça fait longtemps qu'une critique de polar (???) ne m'avait autant fait rire. J'espère que ce brave Alexandre Schoedler va continuer à nous gratifier de ses chefs d'oeuvre qui vous inspirent autant. J'espère par contre qu'aucun lecteur de la médiathèque où je travaille ne me demandera de les acquérir... (et même !!! tant qu'on y est). Et dire qu'il y en a qui continuent à lire Marin Ledun, Michael Mention, Jérôme Leroy ou James Lee Burke, les imbéciles.

Yan 17/09/2015 13:07

Lire Alexandre Schoedler et ses commentaires est une source sans cesse renouvelée de bonheur.

Jean-Marc 17/09/2015 08:54

J'admire ton abnégation. Tu crois qu'on devrait l'inviter à Toulouse Polars du Sud ? Avec Ellroy puisqu'ils semblent se connaître ?
Sans rire, il y a vraiment une préface d'Ellroy ? Il sont au courant chez Rivages ?

Yan 17/09/2015 09:20

Disons que la préface d'Ellroy à de véritables accents schoedleriens. Mais c'est ainsi qu'elle est présentée... Je ne suis pas sûr qu'ils soient aux courant chez Rivages, ni que, s'ils viennent à l'être, ils aient le même humour que nous. TPS, c'est une idée!

Veilleur de nuit 16/09/2015 23:21

Vous avez trop lu de com' sur Facebook,d'ailleurs,pour info,l'auteur viens de nous révéler dans son groupe DARK SECRETS LE PRIX DU SANG qu'il avait imaginé l'histoire dès son enfance et en avait fait une cassette audio de 90 minutes ( à regarder la jaquette ça date des années 80 ) voici le lien >>>>>>>https://www.facebook.com/groups/1608908742690525/

Yan 17/09/2015 09:22

Je ne peux pas voir tes publications sur Dark Secrets Le Prix du Sang, ALX, tu m'as bloqué!

Yan 17/09/2015 07:42

Alexandre, je t'aime. Tu es vraiment émouvant, parfois.

Marc Aurele 16/09/2015 20:59

Oui pardon, j'oubliais ses connections dans la Jet Set de Los Angeles et tout le toutim ... m'enfin je suis curieux de voir la suite de tout cela. Sinon, avez vous des nouvelles du Codex 2 ainsi que les nombreuses biographies sur Monroe, Morrison et tant d'autres, cela devrait être du très lourd. Et quid de son film en sélection pour Cannes ainsi que de l'adaptation cinématographique du Codex ? J'en oublie certainement mais les grands génies sont si productifs qu'ils sont difficiles à suivre pour nous les jaloux médiocres ...