La ballade de Gueule-Tranchée, de Glenn Taylor

Publié le par Yan

En 1903, sa mère l’a balancé dans une rivière glacée après avoir voulu le baptiser et qu’il lui aurait annoncé le règne du diable sur Terre. Dans cette région minière de Virginie Occidentale, l’eau pollué de la Tug River lui a valu d’écoper d’une terrible infection des gencives, mais au moins il a réchappé à la noyade après avoir dérivé et été récupéré par une veuve spécialisée dans la fabrication d’alcool clandestin. Ainsi est venu au monde Early Taggart plus connu sous le nom de Gueule-Tranchée.

Accro à l’alcool dès le berceau puisque seul le moonshine de sa maman adoptive peu calmer les douleurs de ses gencives à vif et de ses petites dents déjà pourrissantes, énorme bébé grimpant et marchant avant tous les autres, Gueule-Tranchée n’a pas que son orifice buccal qui soit remarquable. Capable d’étendre pour le compte un sacristain dès sa prime jeunesse, expert du maniement de la fronde, puis du fusil, charmeur de serpents pour l'Église de Dieu aux Signes Manifestes, expert en cunnilingus, joueur légendaire d’harmonica (cela va sans doute de pair), homme des montagnes, journaliste reconnu, admirateur de JFK et admiré de lui, Gueule-Tranchée Taggart va ainsi traverser depuis le fin-fond des Appalaches un siècle d’histoire américaine. Une histoire qu’il observe à distance tout en la faisant.

Car il est là sans être là, au cœur de l’événement mais en même temps légèrement à côté. C’est certainement ça, une légende. Gueule-Tranchée, c’est à la fois Davy Crockett, Joe Hill, Jack London et Paul Bunyan, c’est un hommage à peine voilé et véritablement talentueux à Little Big Man et c’est aussi tout simplement un conte moderne qui brasse avec bonheur des thèmes universels ; la question du progrès, de l’apparence, de la vengeance que l’on décide ou pas d’exécuter, des remords et de ce que l’on laisse derrière soi.  

Glenn Taylor, en définitive, avec sa Ballade de Gueule-Tranchée, n’écrit rien de foncièrement original. Mais l’envergure qu’il donne à son personnage, la puissance d’évocation de son écriture, la façon dont il use sans abuser de l’humour et de la tragédie et dont il recycle les mythes américains et universels font de son roman un livre à part. Oui, on a déjà lu ou vu ça, mais Taylor sait y ajouter ce je ne sais quoi qui rend tout cela unique.

Glenn Taylor, La ballade de Gueule-Tranchée (The Ballad of Trenchmouth Taggart, 2008), Grasset, 2010. Rééd. Points, 2012. Traduit par Brice Matthieussent. 352 p.

Publié dans Noir américain

Commenter cet article

Léa Touch Book 30/01/2016 22:56

Je veux le lire depuis très longtemps !! :)

le monstre 21/08/2015 16:07

et oui une sacré claque ce livre
belle chronique