Mardi 15 mai 2012 2 15 /05 /Mai /2012 20:08

redgrassriverQuatrième roman de James Carlos Blake après L’homme aux pistolets, Les amis de Pancho Villa et Crépuscule sanglant, Red Grass River est le septième à être traduit chez Rivages (Un monde de voleurs et Dans la peau, plus récents ont été traduits en France avant lui). Une précision qui n’est pas qu’anecdotique puisque, d’évidence, on se trouve là, par les thèmes abordés, à la croisée des chemins quelque part entre Crépuscule sanglant et Un monde de voleurs (et même si un autre roman pas encore traduit chez nous, Wildwood Boys, s’insère dans la bibliographie de Blake entre Red Grass River et Un monde de voleurs).

En effet, en nous contant les douze années de l’épopée de ce qui deviendra le gang Ashley, braqueurs et trafiquants d’alcool des Everglades, entre 1912 et 1924 et en axant son récit sur la haine brûlante d’une amitié quasi fraternelle et déçue entre John Ashley et le shériff Bob Baker, James Carlos Blake reprend là les ingrédients qui sont la marque de ses romans : l’amour et la haine fraternels, la fidélité au clan familial, l’esprit de vengeance et de conquête d’une nouvelle Frontière, et la construction chaotique d’un pays.

 

Car c’est bien tout cela que Blake arrive à faire tenir dans ses romans extrêmement riches sans pour autant multiplier les pages. Ici donc, en suivant le fil de l’affrontement entre John Ashley et Bob Baker dans les marais des Everglades, ce « Jardin de l’Enfer », alors que Miami commence à se développer et que le trafic d’alcool entre les Caraïbes et la côte de Floride s’intensifie, il nous convie à assister à la fin d’un monde et des valeurs archaïques – mais pas pour autant indéfendables – qui s’y rattachent en même temps qu’à la naissance d’un autre. C’est d’ailleurs par bien des aspects cet écartèlement entre ces deux mondes, celui des Everglades, de ses trafics plus ou moins traditionnels et tolérés, et celui de la ville qui pousse anarchiquement, de la recherche de plaisirs faciles et rapides, qui précipitera la chute annoncée des Ashley.

Le talent de James Carlos Blake, dans ses foisonnants récits romancés d’épisodes véridiques de cette histoire au ras du sol de la construction des États-Unis modernes, c’est bien sa capacité à allier le souffle épique et la complexité des sentiments humains. Ses héros sont aussi tous, par bien des aspects, des salauds, et c’est bien pour cela que l’on s’y attache.

Red Grass River vient, après ses autres romans déjà parus en France, confirmer l’immense talent de James Carlos Blake, cette capacité à nous immerger dans un lieu, dans une époque et dans le cœur de ces hommes et femmes de rien dont il nous narre les destins épiques et tragiques.

 

« Tous ces… Tous ces comptes à régler, c’est de la connerie ! Y a bien trop de gens qui ont bien trop de comptes à régler dans le monde, Johnny. Si on commence pas à laisser pisser, alors on passera le reste de notre vie à les régler, en effet. C’est pas une vie, bordel. C’est juste un moyen de pas vivre vieux ».

 

James Carlos Blake, Red Grass River (Red Grass River : A Legend, 1998), Rivages/Thriller, 2012. Traduit par Emmanuel Pailler.

 

NB : Les protagonistes de ce roman mangent régulièrement du « dauphin ». Il s’agit en fait du mahi-mahi, ou dorade coryphène, que les Américains appellent couramment « dolphin ». Pas la peine de lancer une pétition pour sauver Flipper.

 

Du même auteur sur ce blog : Crépuscule sanglant.

Par Yan - Publié dans : Polars américains - Communauté : Culture Polar
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Lundi 14 mai 2012 1 14 /05 /Mai /2012 08:55

descenteauparadisMat a tout quitté pour rejoindre Gloria, une rencontre de vacances, à Hambourg. Mais la relation entre la jeune conseillère en communication aux dents longues et le joueur invétéré commence à se déliter. Et puis les événements s’enchaînent. Le pub où traine Mat est dévalisé par Mickey, Donald et Pluto. Mat trouve un mafieux bulgare au lit avec Gloria… Dès lors, le jeune homme se trouve entrainé dans une spirale infernale. On n’urine pas impunément dans les bottes en croco d’un truand, pas plus que l’on ne détruire sa voiture ou son stand de hotdogs. Surtout s’il est lié au bourgmestre de la ville en pleine campagne électorale.

 

Descente au paradis part donc dans tous les sens, entre humour débridé, scènes de violence fulgurantes et classiques histoires de corruption qui ne sont finalement que prétexte à jeter le personnage principal dans une histoire qui le dépasse et au cours de laquelle il va, de maladresse en maladresse, faire exploser le système en tentant de rester en vie.

Mené tambour battant par un auteur qui semble prendre un réel plaisir à dérouler son histoire, ce roman ne manque donc pas de charme et prend résolument le parti d’amuser le lecteur, de le réjouir, en suivant les tribulations de son héros que l’on situera quelque part entre Pierre Richard et Jean-Paul Belmondo (dont une citation, oui vous avez bien lu, ouvre le roman).  

 

Certes, Éric Jamois tend parfois un peu trop à tomber dans l’exercice de style à force de toujours rechercher le bon mot ou la situation la plus improbable, mais la dynamique de ce roman concentré en moins de deux cents pages atténue incontestablement ces petits défauts.

Voilà donc un divertissement qui joue bien son rôle. On se laisse prendre à l’action, on sourit ou rit souvent et, en fin de compte, on finit ce livre sans s’être rendu compte que l’on arrivait au bout. Une bonne surprise au final, donc.

 

Éric Jamois, Descente au paradis, La Manufacture de Livres, 2012.

Par Yan - Publié dans : Polars français - Communauté : Culture Polar
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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 15:41

untraitre.jpg« Explosif et haletant », semble avoir écrit, à propos de ce roman, un critique du Monde repris en quatrième de couverture. Si « explosif » est un terme qui peut éventuellement se discuter, dans le sens où  le Carré peut révéler par le biais de la fiction des informations « explosives » (que tout un chacun peut cependant trouver régulièrement dans la presse), « haletant » est plus problématique. Car s’il est un romancier qui n’écrit pas des histoires haletantes, c’est bien le Carré, et plus encore depuis quelques années déjà, où il tend à axer ses romans plus sur l’intimité de ses personnages que sur l’intrigue.

 

Et Un traître à notre goût est bien de cette eau là qui raconte comment un couple de jeunes anglais aisés (Perry enseigne à Oxford, Gail est avocate) se trouve par la force des circonstances obligé de jouer les intermédiaires entre un mafieux russe spécialisé dans le blanchiment d’argent prêt à trahir son organisation et les services secrets britanniques.

Plus qu’une plongée au cœur du crime organisé russe, des réseaux internationaux de blanchiment ou de l’espionnage anglais en pleine recomposition depuis la fin de la guerre froide et le 11 septembre 2001, ce que nous propose John le Carré, c’est de nous attarder sur les atermoiements, entre désir de se protéger, d’aider ou de retrouver un tant soit peu d’estime de soi de ses personnages. On avance ainsi au rythme des états d’âme de chacun des protagonistes. Perry, tombé sous le charme de Dima, l’exubérant criminel, Gail qui s’attache à Natasha, la fille de Dima, Luke l’espion placardisé, humilié, dont le couple bat de l’aile et qui veut à nouveau pouvoir être fier de lui et donner à son fils une meilleure image, Hector, le chef espion revanchard déterminé à faire un retour tonitruant et à mettre sa hiérarchie dos au mur.

En fin de compte, l’intrigue reste donc accessoire et les détails du marché qu’entend passer Dima avec les Britanniques demeurent finalement assez flous, esquissés, au profit des relations qui se nouent entre les deux camps et entre Perry et Gail, personnages centraux, et chacun des camps en question. Certes, le passage prévu de Dima en Angleterre instille le suspens nécessaire au roman d’espionnage et donne un certain rythme au récit, mais c’est bien la description de cet ensemble de relations humaines, faites de confiance accordée et de trahisons qui est le sel de cet ouvrage.

 

Alors, ni explosif, ni haletant, Un traître à notre goût est surtout un beau roman désabusé sur la trahison des idéaux portés par un pays en même temps qu’un beau livre sur l’amitié qui se forge face à l’adversité.  Un bon cru de le Carré.

 

John le Carré, Un traître à notre goût (Our Kind of Traitor, 2010), Seuil, 2011. Rééd. Points, 2012. Traduit par Isabelle Perrin.

Par Yan - Publié dans : Espionnage - Communauté : Passionnés de romans, parlons-en...
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Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 12:20

Et bien voilà. Nous y sommes. Un an que le blog fonctionne et, avec 276 articles, le pari de la régularité a été tenu. Non seulement on a pu parler de livres et d'auteurs que l'on aimait mais, de plus, le blog a été l'occasion de d'échanger, de rencontrer des gens - sur les réseaux sociaux mais aussi dans la vraie vie - et, partant, de découvrir de nouveaux auteurs et bouquins.

On ne fera pas là la liste de tous ceux que l'on a eu le plaisir de croiser, mais on dira combien il a été agréable de discuter et de débattre pendant cette année. Il y a eu des hauts et des bas, quelques messages d'insultes, d'autres plus louangeurs, des débats virils mais corrects, comme on dit par chez nous... Bref le blog vit et c'est tout ce que l'on voulait.

Et c'est donc reparti pour un an.

 

PS : en parlant de rencontres, quelqu'un aurait-il des nouvelles d'Albane, de Toulouse, qui m'a notamment fait découvrir (qu'elle en soit mille fois remerciée) Enrique Serna, et qui a disparu du jour au lendemain, de Facebook?

Par Yan - Publié dans : Divers
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Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 16:36

cible mouvanteCe qui est bien, avec les nouvelles traductions, généralement augmentées, comme c’est le cas ici, après les coupes impitoyables qui ont pu avoir lieu lors des premières publications en France (on pense bien entendu à Hammet, Chandler ou Thompson, pour ne citer que quelques auteurs parmi les plus illustres), c’est qu’elles permettent de porter un nouveau regard sur les auteurs, mais aussi, pour ceux qui, comme nous avec Ross Macdonald, n’avaient pas encore eu l’occasion de les lire, de tout simplement les découvrir.  

 

Les éditions Gallmeister, donc, ont décidé de rééditer dans leur collection de poche (Totem), et dans une nouvelle traduction menée par Jacques Mailhos[1], l’ensemble des romans de Ross Macdonald mettant en scène le détective Lew Archer et publiés entre 1949 et 1976. Et ça commence donc avec Cible mouvante, premier roman de la série.

 

Engagé par Elaine Sampson pour retrouver son mari, Ralph Sampson, magnat texan du pétrole installé en Californie du Sud, Archer met les pieds dans un véritable panier de crabes qui ne laisse pas de l’interroger. D’abord parce que Sampson est coutumier des éclipses de quelques jours et qu’il n’a disparu que depuis 24 heures. Ensuite parce que les membres de la famille Sampson semble entretenir des liens troubles, entre Elaine, sorte de mégère handicapée et Miranda, la fille issue d’un premier mariage de Ralph Sampson qui navigue entre nymphomanie et schizophrénie, auxquelles il convient d’ajouter le pilote d’avion de la maisonnée, Alan Taggert, sorte de fils de substitution de Sampson qui a noué des relations ambigües avec Miranda. Enfin, parce que navigue autour de ce beau monde toute une faune interlope et suspecte : ancienne actrice portée sur les astres, faux prophète, patron de bar flirtant avec la pègre, pianiste cocaïnomane… Le tout sera de savoir si Sampson a bien été enlevé et, si tel est le cas, par qui, et avec quelles complicités.

 

D’entrée Ross Macdonald nous plonge dans un monde très proche de celui de Chandler en propulsant un privé hardboiled (« Je m’interroge. Je conjecture, même. Je fais surtout dans le divorce. Je suis un chacal, vous savez », annonce, d’entrée de jeu Lew Archer à Elaine Sampson) dans une haute-société californienne qui cumule les déviances et les pathologies psychiatriques. C’est d’ailleurs la radiographie de cette société et ses liens entretenus avec d’autres milieux (escrocs à la petite semaine, malfrats ou immigrés clandestin) par le biais de relations de dépendance ou de domination – quand les deux ne se mêlent pas, comme avec Taggert – qui fait l’essentiel de l’intérêt de ce volume.

Certes, Ross Macdonald impose avec Lew Archer un personnage intéressant, en particulier par son approche psychologique, beaucoup plus fine que peuvent le laisser paraître ses manières parfois rudes, de l’affaire, mais qui reste encore peint à grands traits et emprunte beaucoup à Marlowe ou Spade. Il n’en demeure pas moins que, d’évidence, Macdonald ne veut pas s’en tenir à une simple copie et entend proposer un personnage d’une nouvelle génération, plus attentif à la manière d’être et aux sentiments des protagonistes de son affaire, plus poussé à l’introspection aussi sous une carapace de tough guy qui, malgré tout, cherche autant que possible à éviter l’affrontement physique.  

À cela vient s’ajouter une écriture efficace, limpide, mais toujours tendue qui accroche le lecteur jusqu’au dénouement. Bref, un vrai bon classique du genre.

 

« Un domestique philippin en livrée blanche apparut par la porte vitrée.

-Votre café, madame Sampson.

[…]

-Merci, Felix.

-Soit elle était aimable avec la domesticité, soit c’était ce qu’elle voulait me faire croire.

-Vous en prendrez, monsieur Archer ?

-Non, merci.

Vous préféreriez peut-être un verre ?

-Pas avant le déjeuner. Je suis un détective de la nouvelle école. »

 

Ross Macdonald, Cible mouvante (The Moving Target, 1949), Gallmeister, coll. Totem, 2012. Traduit par Jacques Mailhos.



[1] Qui, excusez du peu, a moissonné les prix de meilleur traducteur pour sa traduction de Désert solitaire, d’Edward Abbey – prix qui lui ont permis de réaliser son rêve en se consacrant désormais pleinement à sa passion : les anagrammes

Par Yan - Publié dans : Polars américains - Communauté : Culture Polar
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